• La bifidité ou la trifurcation de l’andouiller d’attaque ou du médian chez le cerf ne sont pas des caractères reproductibles

    Faisant suite à l’article précédent concernant la reconnaissance et le suivi des cerf, parfois les bois des cerfs présentent des bizarreries étonnantes. Sont-elles pour autant des indices de reconnaissance ?

    Les gardes et les gestionnaires de territoire de chasse qui suivent l’évolution des cerfs fréquentant leur secteur sont toujours à l’affût de caractéristiques permettant de reconnaître les animaux d’une année à l’autre. Le but ultime étant de laisser vieillir certains de ces sujets afin de les récolter à leur apogée. Les critères classiques de suivi ont été évoqués dans l’article précédent.
    L’idée, ici, est de savoir si des bizarreries aussi flagrantes que la duplication, voire la triplication de l’andouiller d’attaque, du surandouiller ou du médian, sont reproductibles d’une année à l’autre, et pourraient ainsi aider au suivi des cerfs présentant ce genre d’anomalie.

    ---- Exemples par l’image….

    « Cobra »

    Octobre 2006, fin de brame, je vois apparaître ce cerf, dont le médian gauche est nettement dupliqué. Aussitôt, je songe : « Voilà une caractéristique intéressante », et, du fait de cette anomalie, je nomme cet animal Cobra, faisant référence à une langue de serpent.
    En 2007, je ne retrouve pas de cerf avec cette anomalie, mais en fouillant dans ma photothèque, je dégage un mâle que j’appelle Le Siffleur. Cet individu a une particularité anatomique qui le rend identifiable à coup sûr : la forme de sa lèvre inférieure, comparable à celle que prend l’homme lorsqu’il siffle. A tel point que même mulet ou en refaits, je reconnais cet animal au premier coup d’oeil. Dans mes archives, je retrouve ce cerf en 2005, il n’avait pas cette anomalie du médian, pas plus qu’en 2007 et 2008.
     
    photo siffleur 2006

    Siffleur-2006-copie
     

     

    photo siffleur 2007

    Siffleur-2007-copie

    Neptune

    Septembre 2005, observation au brame d’un cerf avec le surandouiller gauche bifurqué, ce qui donne avec l’attaque une forme de trident, d’où son nom ! En 2006, je suis impatient de savoir si on retrouvera la même caractéristique ; mais non... L’andouiller de massacre est normal, le surandouiller est petit et orienté vers l’intérieur. La forme générale des bois et l’oreille gauche déchirée permettent cependant de reconnaître l’animal. Le cerf est tiré cette année-là.

    Neptune 2005

    Neptune-2005-copie

    Neptune 2006


    Neptune-2006-copie

    Le Coudé

    Cerf connu depuis 2005, ainsi nommé du fait de la forme particulière de la partie postérieure de ses chandeliers vus de profil. En 2007, il présente une trifurcation spectaculaire de son médian gauche, qui n’était pas présente préalablement. De nouveau, la comparaison des mues ne laisse aucun doute. Je n’ai pas revu l’animal en 2008. En 2009, il est revu, et son médian est parfaitement normal.

    Le Coudé en 2007

    coudé-2007-copie

    Le Coudé en 2009

    coudé-2009-copie


    Antoine

    Le jeune cerf est photographié en 2007. Son andouiller d’attaque gauche est court et trifurqué. Sa mue est trouvée par le garde. Fin 2008, je le revois : même place, même comportement, il a bien progressé et son attaque est redevenu strictement normal, de même qu’en 2009.

    Antoine en 2007 

    Antoine-2007-copie


    Antoine en 2008  

    Antoine-2008-copie



    En conclusion : les bizarreries affectant, ici, andouillers de massacre, surandouillers et médians ne sont manifestement pas reproductibles, et par conséquent ne constituent pas un indice permettant de reconnaître un cerf d’une année à l’autre. Par ailleurs, il ne s’agit donc pas d’une caractéristique génétique ; l’origine la plus vraisemblable de ces anomalies est celle d’un accident lors de la repousse de la ramure. Fragile car en velours. Probablement, une blessure ou une entaille survenue lors de l’émergence des andouillers, laquelle entraîne en sorte la formation de deux - ou trois - lignées osseuses indépendantes au lieu d’une.
    La position de face de ces andouillers les rend davantage exposés aux accidents, contrairement aux chandeliers qui sont, du fait de leur développement sommital, mieux protégés de ce type de traumatismes.

     

  • LE SUIVI DES CERFS, OU COMMENT RECONNAITRE ET SUIVRE LES CERFS.

    Le plus beau sentiment que l’on puisse éprouver est le sens du mystère

                                                               Albert Einstein

     

    En Juillet, même s’ils sont encore en velours, les grands cerfs ont terminé leur repousse, et peuvent d’ores et déjà être reconnus et identifiés. Pour le garde, la reconnaissance et le suivi du cerf font partie de la gestion de l’espèce. Au mois d’août, et même début septembre, les cerfs sont généralement plus difficiles à voir : la nourriture abondante partout ne nécessite pas de grands déplacements, le dérangement induit par la forte pression touristique et les fortes chaleurs les rendent plus discrets.

     

    Quels sont les indices ?

     La ramure :

    LE critère sur lequel se focalisent les observateurs du cerf. Mais la nature est par essence diverse : si certains cerfs développent une ramure qui permet de les reconnaître à coup sûr d’une année à  l’autre, d’autres sont susceptibles de changer de forme de bois au point que l’on pourrait croire (et que probablement on croit souvent) qu’il s’agit d’un autre individu : seules certaines caractéristiques corporelles pourraient permettre de les reconnaître, exercice réservé à un œil avisé et expérimenté.

    Par ailleurs, certains caractères que l’on pourrait croire, à tort, spécifiques (le surandouiller, une duplication de l’andouiller d’attaque ou du médian, par exemple) sont en réalité inconstants.

    Enfin, certains cerfs font preuve d’une remarquable absence de personnalité, les cerfs que j’appelle des cerfs « bof », éternellement porteurs d’une ramure quelconque et par conséquent n’attisant pas la convoitise du chasseur, ce qui leur permet parfois d’atteindre un âge canonique. Ceci est fréquemment observé dans les expositions, lorsque l’âge a été estimé d’après la dentition : on est souvent étonné de voir des « vieillards »  et penser « je ne lui aurais jamais donné cet âge » (et inversement, bien sûr).

     

    Les détails corporels :

    Certainement un outil sous-utilisé : après tout, le berger est capable de reconnaître tous ses moutons, pourquoi ne pourrions nous pas en faire autant ?

    Nous devons nous forcer de détacher notre regard des bois, qui sont par définition caduques et changeants,  pour rechercher des détails physiques, qui eux, sont permanents.

    Certains détails corporels sont immuables : l’aspect de la face, des déchirures aux oreilles, une cicatrice... L’aspect du corps, par exemple une petite taille corporelle, par rapport aux bois.

    La couleur des bois, même si elle peut changer en fonction de la saison (les bois sont plus foncés et plus perlés au brame, car neufs et plus clairs et plus lisses lors de la chute des mues), mais un même cerf peut très bien avoir des bois foncés une année, et clairs l’autre. Cela peut dépendre aussi du biotope qu’il fréquente et des arbres qu’il frotte.

    D’autres caractéristiques ne se retrouvent pas nécessairement : un cerf qui boîte  peut  le faire suite à une blessure passagère.

     

    Le comportement :

    Certains cerfs peuvent être plus familiers ou moins méfiants, mais ce critère est trop peu fiable, car trop variable et peut changer d’une année à l’autre (plus vieux, plus méfiant).

    Les places :

    On considère habituellement que les cerfs sont plus fidèles à leur place de brame que d’hiver ou d’été, mais je ne pense pas que ce soit effectivement le cas. Simplement, on a plus l’occasion de les voir (et surtout on passe plus de temps à les observer à cette époque), et par contre ils sont plus discrets, voire invisibles en hiver ou en refaits.

    Certains sont particulièrement casaniers : tel ce cerf qui avait pour remise un bosquet d’épicéas en bordure du village, et était bien connu du garde depuis de nombreuses années. Il a finalement été tiré ravalant complètement, à l’âge bien sonné de 14 ans, ses bois se résumant à des moignons, et seules ses habitudes ont permis de l’identifier.

     

     

    Quels sont les outils ?

     

    Les photos :

    Offrent l’avantage d’associer des détails corporels à la ramure.

    Egalement, surtout depuis l’arrivée du numérique qui permet des agrandissements de l’image, la multiplication des clichés, leur diffusion et leur conservation permet d’avoir un outil de référence permanent sous la main, alors que les mues se redispersent chez leurs découvreurs.

    Bien sûr, les mues sont photographiées, mais ce n’est pas la même chose que de les avoir en main.  Les détails fins qui permettent de déterminer les séries ne sont pas disponibles et l’orientation des bois sur la photo n’est pas exactement la même que sur l’animal.

     

    Les mues :

    L’outil principal, quoique non exempt de difficultés : il faut les chercher, ce qui est une source potentielle de dérangement, on ne dispose pas toujours de toutes les mues, soit que l’on ne les ait pas trouvées, soit que certains découvreurs (soit « pirates », soit des gardes « secrets ») ne veulent pas les montrer, de crainte d’attirer les chercheurs sur leur territoire.

    Les séances de mesurage des mues d’un massif constituent une expérience passionnante : il faut dans un premier temps essayer de reconstituer les paires, et ensuite de retrouver les mues d’un même cerf d’une année à l’autre. Cela ressemble un peu à une enquête policière ou l’on essaye de reconstituer les détails d’un puzzle. Cela nécessite une grande expérience et chaque participant, ayant un œil différent, trouve des détails que d’autres n’avaient pas remarqué. Dans les séries de mues d’un même cerf, c’est généralement la base des bois qui est plus caractéristique : certains détails fins (forme du sceau, nervures, crêtes) sont plus constants que le chandelier, qui peut varier fortement d’une année à l’autre, mais encore faut-il avoir la mue en main.

    Enfin, l’évolution des mues, en poids et longueur permettent de juger objectivement de l’évolution du cerf.

     

    L’ADN :

    Depuis peu, le laboratoire de Faune Sauvage et de Cynégétique de Gembloux effectue des prélèvements sur les mues. C’est évidemment le critère de suivi le plus précis,  incontestable, et cette technique permettra de faire avancer à grands pas  l’étude et le suivi du cerf.

     

     

    Exemples :

    Cerf 1 (La Futaie) : ce cerf photographié en 2006 et en 2007 avait produit des bois parfaitement identiques, au point qu’une mue droite de 2006 pouvait très bien faire la paire avec la gauche de 2007. en 2008, très légère progression sous forme d’une petite pointe supplémentaire dans le chandelier (il a gagné un galon). A noter son oreille droite éraillée à la pointe, caractéristique permettant de l’identifier à coup sûr, même sans bois (encore faut-il avoir l’occasion de l’observer d’assez près).

    LaFutaie-2006-copie

     

    LaFutaie-2007-copie

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    Cerf 2 : (Le Siffleur)  le « faciès » de ce cerf, avec sa lèvre inférieure qui prend la forme que fait l’homme quand il siffle, est pathognomonique : on peut le reconnaître sans voir ses bois, qui par ailleurs changent énormément d’une année à l’autre (cf. photos 2006, 2007 et 2008).

    Siffleur-2007-copie

    Siffleur-2008-copie

    Cerf 3 : Le Bo : caractéristique et reconnaissable à la forme générale de ses bois, la comparaison de ses mues et du trophée montre qu’en réalité, les chandeliers changent de forme de façon importante à chaque tête.

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